Entretien avec Jean-René Buisson, Président de l'ANIA

Entretien extrait du rapport d'activité 2008

L'ANIA, qui a fêté ses 40 ans en 2008, continue à promouvoir avec enthousiasme les intérêts des entreprises agroalimentaires françaises et à faire connaître les particularités du premier secteur industriel français. Jean-René Buisson revient sur les principaux combats menés ces derniers mois et les défis à relever.

Quel est le rôle d'une association professionnelle telle que l'ANIA ?

L'ANIA représente, à travers 21 fédérations sectorielles et 18 associations régionales, plus de 10 000 entreprises de toutes tailles, dont une grande majorité de PME. Pour le traitement des priorités, l'ANIA et ses fédérations adhérentes appliquent en quelque sorte le principe de subsidiarité : chaque dossier est traité au niveau le plus adapté. Dans la pratique, cela signifie que l'ANIA a la responsabilité des dossiers transversaux, qui intéressent l'ensemble des secteurs alimentaires. C'est le cas par exemple de la politique de nutrition et de santé publique, des relations avec les distributeurs, du développement durable, ou encore de la compétitivité. Les dossiers spécifiques en revanche sont abordés au niveau des secteurs.

On entend souvent parler du « lobby agroalimentaire » : quelle réalité recouvre cette activité ?

L'ANIA est le porte-parole des entreprises du secteur vis-à-vis de tous les acteurs extérieurs : pouvoirs publics, médias, monde scientifique, associations de consommateurs. Au fil des dossiers, elle s'est imposée comme un partenaire incontournable. Consultée, associée le plus en amont possible sur les projets de réglementation qui touchent à l'agroalimentaire, elle apporte son expertise sur les dossiers qui ont un impact sur le secteur.

De plus en plus, au niveau européen et national, les réglementations nouvelles sont précédées d'analyses d'impact. C'est là que le « lobbying » intervient. Loin d'être une activité suspecte, l'action d'influence de l'ANIA se fait en toute transparence. Elle consiste en un dialogue entre les différentes parties prenantes à l'élaboration de la réglementation. Il s'agit de se doter de règles qui tiennent compte des réalités du terrain.

L'ANIA continue de militer pour qu'il y ait un chef de fil sur les dossiers alimentaires au niveau interministériel. L'agroalimentaire met en jeu des problématiques diverses, allant des enjeux économiques à la santé publique, en passant par des questions de société... Il est normal que plusieurs ministères soient concernés. Mais il faut un ministère leader. Michel Barnier a commencé à agir dans ce sens en accordant une attention particulière aux préoccupations du secteur agroalimentaire. Il l'a prouvé à travers plusieurs projets d'envergure pour le secteur. Souhaitons que cette situation se développe et ne soit pas le fait d'un ministre isolé.

Quels grands dossiers d'actualité ont mobilisé votre attention en 2008 ?

En 2008, les dossiers ont été non seulement complexes et nombreux, mais il a également fallu tenir compte d'un contexte radicalement nouveau, avec le démarrage de la crise financière dès la fin de l'été.

L'ANIA s'est dotée en septembre 2008 d'une commission spécifique pour traiter des questions économiques. Parmi les missions de cette nouvelle instance, il y a le suivi de la conjoncture du secteur, la mise en place d'un observatoire économique, mais aussi une réflexion approfondie, en lien avec les pouvoirs publics nationaux et européens, sur les leviers et freins à la compétitivité des entreprises alimentaires...

A peine opérationnelle, la commission Compétitivité a été confrontée à la tourmente de la crise financière. L'ANIA a été parmi les premiers secteurs à créer une cellule de soutien ad hoc pour les entreprises. Cette structure originale et performante s'est immédiatement mise à leur écoute en menant une enquête sur les problématiques qu'elles pouvaient rencontrer. Cette cellule informe également les adhérents sur les outils mis en place par le gouvernement, tel que le plan de soutien aux PME ou le plan de relance. L'ANIA est par ailleurs impliquée dans les débats publics sur la crise financière, que ce soit au Medef, ou en rencontrant les banques proches du secteur agroalimentaire, Oséo, ou encore les assureurscrédits...

Ces derniers mois, l'ANIA s'est fortement mobilisée sur l'application de la Loi de Modernisation de l'Economie...

2008 a vu l'aboutissement de plusieurs années de réformes commerciales, avec la promulgation en août de la Loi de Modernisation de l'Economie. Le texte, sur lequel nous nous sommes fortement mobilisés, permet de préserver un certain équilibre dans les relations commerciales.

L'enjeu est désormais d'en garantir une interprétation stricte. L'ANIA joue un rôle de porteparole vigilant auprès des instances-clefs de l'application de la loi (DGCCRF, ministère de la Consommation, Commission d'Examen des Pratiques commerciales). Sur le terrain, les négociations restent très tendues, avec un déséquilibre des forces en présence entre 10 000 entreprises agroalimentaire et une distribution très fortement concentrée. Mais n'oublions pas que les distributeurs sont nos clients et que nous avons tout à gagner à ce que les relations entre les distributeurs et les industriels soient constantes et constructives.

En matière de nutrition, les efforts de notre secteur sont encore très largement méconnus...

Nous disposons en effet de très nombreux exemples d'actions positives menées par nos entreprises dans ce domaine : optimisation nutritionnelle des aliments, travail sur les portions, actions en faveur de l'information nutritionnelle et de l'éducation du consommateur, engagements concernant la communication et le marketing, soutien de programmes de recherche... Plus de 250 initiatives ont été recensées cette année. La priorité de l'ANIA est donc de faire connaître ces initiatives.

La Fondation française pour l'Alimentation et la Santé, créée à l'initiative de l'ANIA, poursuivra cet objectif, en donnant une visibilité globale à tous les projets existants. Lieu d'échanges et de mutualisation des projets, la Fondation soutiendra aussi bien des actions de terrain en matière de nutrition, des travaux de recherche, et des grands débats sur les nombreuses implications entre alimentation et santé.

Dans le domaine de la nutrition, les débats sont souvent passionnés, les positions tranchées... nos produits alimentaires restent la cible d'attaques et de suspicions, relevant souvent du fantasme puisque la sécurité alimentaire n'a jamais été aussi forte. C'est d'ailleurs la meilleure réponse que nous pouvons faire à nos détracteurs. Cela ne veut pas dire pour autant que nous sous-estimons le problème de l'obésité qui se développe dans tous les pays, même si la France, grâce à une consommation alimentaire plus diversifiée et moins déstructurée qu'ailleurs, est un peu moins touchée par ce phénomène.

Quels défis vous attendent ?

Ils sont nombreux, comme vous le verrez tout au long de ce rapport d'activité. Si je ne devais en retenir que deux, je citerais:

  • Tout d'abord, des incertitudes sur le contexte économique dans lequel vont évoluer nos entreprises dans les mois qui viennent. La crise financière qui s'est propagée à l'économie réelle devrait se poursuivre et s'accentuer au moins jusqu'au second semestre 2009. Quant aux très fortes volatilités qui ont marqué les cours en 2008, elles devraient s'installer durablement. Il va falloir que nos entreprises s'adaptent à cette nouvelle donne.
    Plusieurs signaux doivent retenir toute notre attention. Ainsi, on constate, malgré un excédent commercial élevé (6,6 milliards d'euros en 2008), un début de baisse de la demande extérieure... Par ailleurs, même si la consommation des ménages reste stable pour le moment, on ne sait pas comment elle pourrait être amenée à réagir à plus long terme, si la crise devait perdurer.
  • Le second défi majeur, c'est le décalage entre la perception de notre secteur par les consommateurs et la réalité de nos entreprises. En France, l'opinion publique est globalement méfiante vis-à-vis de nos produits. Nous disposons pourtant d'un modèle alimentaire unique au monde, et même au sein de l'Union européenne, que nos entreprises défendent au quotidien ! En France, le repas et l'alimentation sont marqués par des valeurs, telles que le plaisir, la convivialité, la diversité, le goût, la qualité.
    Ce qui fait notre originalité, c'est qu'en France, tradition et savoir-faire se développent dans un cadre réglementaire parmi les plus stricts au monde en matière de qualité et de sécurité des aliments. La réglementation française, très protectrice pour le consommateur, correspond parfaitement à la vision et à la volonté forte des industriels français... Il est donc regrettable que les questions de nutrition fassent souvent l'objet de telles polémiques au niveau national... si l'on prend un peu de recul, on s'aperçoit que nos industries bénéficient d'une image très positive à l'étranger, avec de véritables atouts qu'il importe de préserver ...

Ce constat, loin de nous décourager, nous incite au contraire à redoubler d'efforts pour mettre en valeur les entreprises de l'agroalimentaire !